Le Rat de ville et le Rat des Champs

"Le régal fut fort honnête."

Fiami a partagé cette fable avec des enfants dans une classe et au Muséum de Genève.

La fable manuscrite et colorée
par Fiami

Le Rat de Ville et le Rat des champs
par Jean de La Fontaine


Autrefois le Rat de ville
Invita le Rat des champs,
D'une façon fort civile,
À des reliefs d'Ortolans.
Sur un Tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête,
Rien ne manquait au festin ;
Mais quelqu'un troubla la fête
Pendant qu'ils étaient en train.
À la porte de la salle
Ils entendirent du bruit :
Le Rat de ville détale ;
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire :
Rats en campagne aussitôt ;
Et le citadin de dire :
Achevons tout notre rôt.
— C'est assez, dit le rustique ;
Demain vous viendrez chez moi :
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de Roi ;
Mais rien ne vient m'interrompre :
Je mange tout à loisir.
Adieu donc ; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre.

 

Satires, II, 6, vers 80-115
par Horace

On dit que le rat des champs reçut autrefois le rat de ville dans son pauvre trou : vieil ami et vieil hôte ! Dur à lui-même et soigneux des choses acquises, pour ses hôtes il se relâchait cependant de son esprit étroit. Pour être bref, il ne refusa ni sa réserve de pois chiches ni son avoine allongée, et apportant à la bouche du raisin sec, des bribes de lard à moitié rongées, il cherchait, en variant le souper, à vaincre les dégoûts de celui qui touchait à peine aux choses d'une dent dédaigneuse, tandis que le propre maître de la maison, sur de la paille nouvelle, mangeait l'orge et l'ivraie, laissant les meilleurs mets. Alors le rat de ville lui dit : "Ami, quel plaisir trouves-tu à vivre pauvre sur ce sommet, parmi les rochers et les bois ? Ne préférerais-tu pas les hommes et la ville aux forêts sauvages ? Mets-toi en route, crois-moi, compagnon. Tous ceux qui vivent sur la terre ont reçu des âmes mortelles, et ni grand ni petit n'échappe à la mort. C'est pourquoi, mon bon, pendant que tu le peux, il te faut jouir des choses agréables et vivre heureux, te souvenant que la vie est brève." Ces paroles excitèrent le campagnard, et il sauta légèrement hors de son trou ; et tous deux se mirent en route, désirant entrer de nuit dans la ville par-dessous les murs. Déjà la nuit avait envahi la moitié du ciel, quand ils pénétrèrent tous deux dans une riche maison, où des tapis teints de pourpre couvraient des lits d'ivoire, et où étaient restés les nombreux reliefs d'un grand festin donné la veille, et contenus dans des corbeilles superposées. Ayant placé le campagnard sur un tapis de pourpre, le rat de ville s'empresse et sert mets sur mets, goûtant d'abord tout ce qu'il apporte, comme font les dégustateurs. Le campagnard, étendu, se réjouissait de son changement de condition et se conduisait en joyeux convive, dans cette abondance, quand, subitement, un grand bruit de portes les fit sauter tous deux du lit et courir par toute la chambre tremblants et à moitié morts de peur. Et la haute maison retentit des aboiements des chiens Molosses. Alors le campagnard : "Ce n'est pas cette vie-ci qu'il me faut, dit-il ; porte-toi bien. En sûreté dans ma forêt et dans mon trou, je me consolerai avec mes petits pois cornus."


 

Le Rat de Ville et le Rat des champs
par Esope
(La Fontaine n'aurait pas connu cette version originelle)

 

Un rat des champs avait pour ami un rat de maison. Le rat de maison invité par son ami s’empressa d’aller dîner à la campagne. Mais comme il n’avait à manger que de l’herbe et du blé, il dit : « Sais-tu bien, mon ami, que tu mènes une vie de fourmi ? Moi, au contraire, j’ai des biens en abondance. Viens avec moi, je les mets tous à ta disposition. » Ils partirent aussitôt tous les deux. Le rat de maison fit voir à son camarade des légumes et du blé, et avec cela des figues, un fromage, du miel, des fruits. Et celui-ci émerveillé le bénissait de tout son cœur, et maudissait sa propre fortune. Comme ils s’apprêtaient à commencer le festin, soudain un homme ouvrit la porte. Effrayés du bruit, nos rats se précipitèrent peureusement dans les fentes. Puis comme ils revenaient pour prendre des figues sèches, une autre personne vint chercher quelque chose à l’intérieur de la chambre. À sa vue, ils se précipitèrent encore une fois dans un trou pour s’y cacher. Et alors le rat des champs, oubliant la faim, soupira et dit à l’autre : « Adieu, mon ami, tu manges à satiété et tu t’en donnes à cœur joie, mais au prix du danger et de mille craintes. Moi, pauvret, je vais vivre en grignotant de l’orge et du blé, mais sans craindre ni suspecter personne. »

Cette fable montre qu’il vaut mieux mener une existence simple et paisible que de nager dans les délices en souffrant de la peur.